La crise de la santé mentale est mondiale. Elle ne peut pourtant être interprétée comme la simple addition de fragilités individuelles, ni comme le seul effet de déséquilibres biologiques qu’il suffirait de corriger par un traitement. Elle est aussi le produit de choix économiques et sociaux qui exposent une part croissante de la population à la précarité, à l’incertitude, à la compétition et à la peur du déclassement.
Près de 970 millions de personnes dans le monde souffrent d’un problème de santé mentale. Plus de 200 millions de personnes vivent avec une dépression et 301 millions avec des troubles anxieux. Chaque année, quelque 700 000 personnes meurent par suicide, lequel constitue la quatrième cause de décès chez les 15 à 29 ans. Aussi, au cours de la première année de la pandémie de COVID-19, la prévalence de la dépression et de l’anxiété a augmenté de 25%, notamment en raison de l’isolement social et des craintes économiques.
Ces chiffres rappellent une évidence : la santé mentale est un droit fondamental. Elle conditionne la capacité de chacune et chacun à travailler, à entretenir des liens sociaux, à participer à la vie démocratique et à se projeter dans l’avenir. Mais comment préserver son équilibre lorsque l’on ne sait pas comment payer son loyer, lorsque son horaire de travail change au dernier moment, lorsque son emploi est menacé ou lorsqu’il faut sans cesse prouver que l’on mérite une aide sociale ?
Le coût humain des inégalités
La pauvreté est une source de stress permanent. Elle impose une charge mentale considérable à celles et ceux qui doivent faire des arbitrages quotidiens entre des besoins essentiels. Face au manque, chacun est contraint de concentrer son attention sur l’urgence, de comparer les prix, de renoncer, de différer et de calculer. Il ne s’agit pas d’un défaut de jugement propre aux personnes pauvres : toute personne placée dans une situation de pénurie verrait ses possibilités de choix et de projection dans l’avenir se réduire.
Mais il ne suffit pas de regarder la pauvreté absolue. Dans les sociétés riches, les inégalités de revenus, de patrimoine et de statut jouent un rôle majeur dans la dégradation du bien-être mental. Plus les écarts sont grands, plus la comparaison sociale s’impose et plus la peur de ne pas être à la hauteur s’installe. L’anxiété liée au statut ne frappe pas seulement les personnes les plus modestes. Elle traverse les groupes sociaux et détériore le bien-être collectif.
L’inégalité est aussi une affaire de liens. Dans les sociétés plus égalitaires, les personnes disposent généralement de davantage de confiance mutuelle, de solidarité et de soutien social. À l’inverse, lorsque la compétition devient le principe organisateur des rapports sociaux, le capital social s’érode. On se retrouve plus seul face aux accidents de la vie, plus enclin à interpréter une difficulté comme une faute personnelle, moins en mesure de trouver autour de soi les ressources nécessaires pour rebondir.
Nous avons construit des sociétés dans lesquelles chacun est encouragé à se comparer aux autres, à faire plus, à posséder davantage et à transformer toute dimension de son existence en performance. Cette course n’a pas de ligne d’arrivée, elle produit de l’insatisfaction, de l’angoisse et un sentiment d’insuffisance qui peuvent affecter jusqu’aux personnes les mieux intégrées.
Le travail sous pression
Le travail devrait permettre de gagner sa vie, mais aussi d’obtenir de la reconnaissance, de nouer des relations et de se sentir utile. Trop souvent, il devient au contraire une source d’insécurité et d’épuisement.
Charge de travail excessive, délais serrés, manque d’autonomie, tâches fragmentées, exigences de productivité, absence de reconnaissance, difficulté à concilier vie professionnelle et vie privée : les risques psychosociaux au travail sont aujourd’hui bien connus.
Ils affectent de manière disproportionnée les travailleurs et travailleuses aux revenus les plus faibles. Ces derniers connaissent une double injustice : ils disposent de ressources limitées tout en étant davantage exposés à des emplois précaires, mal rémunérés et offrant peu d’autonomie. Or un emploi de mauvaise qualité peut avoir des conséquences plus graves pour la santé mentale que l’absence d’emploi elle-même.
L’imprévisibilité des horaires illustre bien cette évolution. Dans une économie organisée en flux tendu, les travailleurs doivent s’adapter en permanence à une demande que les employeurs cherchent à anticiper au plus près. Les plannings arrivent tardivement, les heures changent au dernier moment et la disponibilité devient une obligation implicite, sans garantie suffisante de revenu.
Cette flexibilité a un coût. Elle rend difficile l’organisation de la garde des enfants, des soins, de la formation, des trajets et de la vie familiale. Elle réduit la qualité du sommeil, accroît la détresse psychologique et prive les personnes du contrôle minimal dont elles ont besoin pour mener leur vie. Les études citées dans le rapport de l’ONU, « L’économie du burnout : pauvreté et santé mentale », montrent que l’instabilité des horaires peut peser plus lourd sur le bien-être mental que le niveau de revenu lui-même.[1]
Le développement des formes de management algorithmique ne fait qu’accentuer cette tendance. Les travailleurs des plateformes, notamment, sont placés dans une concurrence permanente et soumis à des dispositifs de contrôle qui déterminent les tâches, le rythme et parfois même les perspectives de revenu. La modernité technologique ne doit pas devenir le prétexte d’un retour à des formes renouvelées de subordination et de surveillance.
L’injonction à s’adapter
Depuis plus d’un siècle, l’organisation du travail repose largement sur l’idée que l’efficacité découle de la parcellisation des tâches, de la surveillance et de l’incitation financière. Le fantôme de Frederick Taylor continue de hanter nos organisations. Certes, il ne prend plus toujours la forme d’un chronomètre ou d’un contremaître. Il se manifeste aujourd’hui dans les indicateurs, les évaluations individuelles, les objectifs chiffrés, les classements et les injonctions à l’adaptabilité permanente.
On demande désormais aux travailleurs et travailleuses d’être autonomes, créatifs, capables de prendre des initiatives et de s’investir dans leur mission. Mais cette autonomie est souvent paradoxale : elle est exigée sans réel pouvoir de décision, dans des organisations où les finalités, les cadences et les moyens sont déterminés ailleurs. Les individus deviennent responsables de résultats sur lesquels ils disposent de moins en moins de prise.
Le burnout surgit fréquemment de cette contradiction. Il touche souvent des personnes fortement engagées, attachées au sens de leur travail et désireuses de bien faire. Elles s’épuisent lorsque les objectifs deviennent irréalisables, lorsque les moyens ne suivent plus, lorsque la qualité du travail est sacrifiée à la vitesse ou lorsque l’effort demandé n’est jamais considéré comme suffisant.
Il serait erroné de répondre à cette situation en invitant les individus à mieux gérer leur stress. Cette réponse peut avoir son utilité, mais elle demeure insuffisante lorsqu’elle dispense les employeurs et les pouvoirs publics de s’interroger sur l’organisation du travail elle-même. Nous ne préviendrons pas l’épuisement professionnel en adaptant sans fin les personnes à des environnements qui les épuisent.
La sécurité comme prévention
Le chômage, le sous-emploi et les chocs économiques affectent profondément la santé mentale. Perdre son emploi, ce n’est pas seulement perdre un revenu. C’est aussi perdre un cadre quotidien, des relations sociales et, souvent, une part de reconnaissance.
Le sous-emploi peut être tout aussi destructeur lorsqu’il installe les personnes dans l’incertitude et leur donne le sentiment que leur contribution n’est pas reconnue à sa juste valeur.
La protection sociale est donc un outil de prévention en santé mentale. Elle doit protéger les personnes contre les accidents de la vie, et non ajouter de l’angoisse à l’angoisse. Pourtant, depuis plusieurs décennies, de nombreux dispositifs sont devenus plus conditionnels, plus complexes et davantage fondés sur le contrôle des bénéficiaires. L’aide sociale est ainsi progressivement transformée en une relation de surveillance, assortie d’obligations et de sanctions.
Cette évolution repose sur une méfiance injustifiée envers les personnes qui demandent un soutien. Elle risque de les enfermer dans la stigmatisation et de renforcer la pauvrophobie. Une protection sociale fondée sur les droits, accessible et prévisible, ne décourage pas l’autonomie : elle crée la sécurité nécessaire pour se projeter, chercher un emploi, se former, prendre soin de sa santé et participer à la société.
Les expériences de transferts monétaires inconditionnels examinées dans le rapport vont dans ce sens.[2] Elles indiquent que la sécurité de revenu peut améliorer le bien-être mental, réduire la détresse psychologique et alléger la charge cognitive liée au manque. Le problème n’est pas seulement l’insuffisance du revenu : c’est aussi l’incertitude sur sa continuité et l’humiliation qui peut accompagner son accès.
Pour une économie du soin
Il faut, bien sûr, investir davantage dans les services de santé mentale, dans la prévention et dans l’accès effectif à des soins de qualité. Or, les dépenses consacrées à la santé mentale restent largement insuffisantes : en moyenne, les États n’y affectent que 2,1% de leurs dépenses de santé.
Mais nous ne pourrons pas traiter médicalement les effets d’une économie qui produit elle-même l’insécurité et l’épuisement. Il faut s’attaquer aux causes structurelles de la dépression et de l’anxiété : la pauvreté, les inégalités, le mal-logement, l’isolement, la précarisation du travail et la fragilisation de la protection sociale.
Cela suppose de prévenir les risques psychosociaux au travail, de garantir des horaires prévisibles, de respecter le droit à la déconnexion et de restaurer la capacité des travailleurs et travailleuses à exercer un contrôle réel sur leur activité. Cela suppose aussi de renforcer les droits syndicaux et la participation des salariés aux décisions qui façonnent leur travail et l’avenir de leur entreprise.
L’entreprise ne devrait pas être seulement un lieu de production. Elle doit aussi être un lieu de coopération, de reconnaissance et de sociabilité. La diversité ne doit pas être envisagée comme une contrainte à gérer, mais comme une richesse collective. Le sens du travail, l’autonomie réelle, la solidarité entre collègues et la possibilité de contribuer aux décisions sont autant de conditions d’une organisation plus juste et plus durable.
Enfin, il faut cesser de mesurer la réussite d’une société à la seule croissance de son produit intérieur brut. Une économie digne de ce nom devrait d’abord permettre à chacun de vivre sans la peur du lendemain, de participer à la vie collective et de développer ses capacités. Elle devrait reconnaître l’utilité sociale, plutôt que la seule rareté sur le marché, et placer le bien-être, la dignité et les droits humains au cœur de ses priorités.
Cet article constitue une synthèse de plusieurs rapports présentés par l’auteur dans son mandat de Rapporteur spécial sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté (voir www.srpoverty.org). Il prend appui en particulier sur le rapport „Pauvreté et santé mentale“ présenté à la 62ième session de l’Assemblée générale (doc. ONU A/79/162 (2024)), qui inclut les références aux études scientifiques et sources officielles mobilisées.