La santé occupe une place paradoxale dans nos sociétés contemporaines. Bien qu’elle soit omniprésente dans les discours publics et les préoccupations individuelles, elle reste trop souvent appréhendée de manière étroite. On la réduit fréquemment à une simple gestion du système de soins, à des avancées médicales ou à la responsabilité des comportements personnels. Pourtant, les sciences sociales démontrent depuis plusieurs décennies que la santé ne peut être comprise indépendamment des conditions matérielles d’existence. Loin d’être le simple produit de choix individuels, elle s’inscrit dans un ensemble de « déterminants sociaux », concept formalisé dans le champ de l’épidémiologie sociale et largement diffusé par l’OMS. C’est dans ce cadre que la plateforme JIF, une coalition qui rassemble depuis 2011 des organisations féministes, syndicales, associatives et politiques ainsi que des militantes indépendantes au Luxembourg, a choisi de placer la santé au cœur de ses revendications pour l’année 2026. En affirmant la dimension éminemment politique du 8 mars, la JIF rappelle que les inégalités de santé ne sont pas des accidents biologiques mais une production sociale à part entière qui s’inscrit physiquement dans les corps à travers l’expérience du travail, le niveau de revenu, la qualité du logement, le statut administratif ainsi que l’exposition aux violences et aux discriminations.
L’incorporation des rapports de force et la réalité invisible du travail
Dans une perspective féministe, l’analyse des inégalités de santé est indispensable pour comprendre les mécanismes qui les produisent et les perpétuent. Les disparités de genre ne se limitent ni aux écarts économiques ni à la représentation politique ; elles influencent la santé reproductive, l’exposition aux violences, la répartition du travail domestique et les possibilités effectives de répit. Au fil du temps, elles façonnent des trajectoires de santé profondément inégales. Celles-ci sont notamment liées à une distribution asymétrique du travail reproductif et émotionnel, pourtant indispensable au fonctionnement de l’économie mais historiquement dévalorisé : s’occuper des enfants, organiser le quotidien, prendre soin des proches, maintenir les liens familiaux, assurer en continu une disponibilité domestique et affective qui permet, concrètement, à la société de tenir.
Silvia Federici, philosophe féministe, a montré que cette sphère de l’invisible constitue une source majeure d’usure et de fatigue chronique, précisément parce qu’elle n’est ni reconnue comme du travail, ni protégée comme telle. Cette réalité s’accompagne, pour de nombreuses femmes, d’une plus grande exposition à la précarité et de parcours professionnels plus discontinus : interruptions liées aux maternités, temps partiel souvent contraint, difficultés à concilier horaires de travail et responsabilités familiales ou concentration dans des secteurs à prédominance féminine où les salaires sont plus bas, les contrats plus fragiles et la pénibilité moins reconnue. Cette organisation du temps de travail est indissociable de la répartition inégale des responsabilités parentales. La plateforme revendique depuis 2020 l’instauration d’un congé de naissance égal et obligatoire de trois mois pour chaque parent, afin de réduire les interruptions de carrière pesant majoritairement sur les femmes en favorisant un partage plus équitable du travail de care dès les premiers mois de l’enfant.
Au Luxembourg, la division du temps de travail rémunéré reste fortement marquée par le genre : 93 % des hommes travaillent à temps plein, contre 68 % des femmes, tandis que le temps partiel concerne 30 % des femmes mais seulement 6 % des hommes (Infas, 2025). Cette concentration du temps partiel dans les secteurs à prédominance féminine, notamment parmi les fonctions d’aide et de services et les employées administratives, creuse des écarts persistants de revenus, de carrière et de droits sociaux, tout en accentuant la vulnérabilité matérielle.
Les inégalités de genre prennent une dimension particulièrement aiguë lorsqu’elles croisent la monoparentalité. Au Luxembourg, les familles monoparentales disposent d’un revenu équivalent représentant seulement 74 % de la moyenne nationale (Chambre des salariés, 2025). Cette fragilité économique structurelle, qui touche majoritairement des femmes, ne relève pas d’un échec individuel mais d’un agencement social où le travail reproductif, la précarité professionnelle et la responsabilité parentale se cumulent, produisant une exposition accrue à l’épuisement et aux renoncements en matière de soins. Or, les approches dominantes de la santé tendent encore à privilégier une lecture individualisante, qui incite à mieux manger, à pratiquer une activité physique ou à limiter son stress. Sans nier l’importance de ces dimensions, une telle vision occulte le fait que toutes les personnes ne disposent pas des mêmes ressources pour prendre soin d’elles-mêmes, ni du même accès effectif aux soins, notamment psychologiques. Elle invisibilise aussi le fait que ces inégalités ne se distribuent jamais de manière uniforme. Elles se renforcent à l’intersection du genre, de la classe, de l’origine migratoire, de la racialisation, du statut administratif ou encore de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre. Les personnes exilées, sans titre de séjour stable, racisées ou LGBTQIA+ sont plus fréquemment confrontées à des discriminations dans l’accès aux soins, à des formes de violence institutionnelle ou à une insécurité matérielle accrue qui fragilise durablement la santé.
La sociologue Nancy Krieger a conceptualisé cette réalité à travers l’idée d’une incorporation des rapports sociaux, où les inégalités économiques et de genre deviennent littéralement des inégalités biologiques parce qu’elles structurent l’exposition aux risques et les possibilités concrètes de récupération. Les données luxembourgeoises confirment cette dynamique. L’édition 2025 du Quality of Work Index montre que 36 % des salariés présentent un risque moyen ou élevé de burnout, 25 % un risque modéré de dépression et 15 % un risque élevé, soit une multiplication par 2,5 depuis 2016 (Infas, 2026). Les femmes figurent explicitement parmi les groupes les plus exposés à ces risques psychosociaux, aux côtés des jeunes adultes et des métiers à forte exigence physique ou émotionnelle. Cette usure différenciée se reflète jusque dans la projection vers l’avenir : seules 48 % des femmes estiment pouvoir exercer leur métier jusqu’à l’âge légal de la retraite, contre 58 % des hommes. Cette tendance s’inscrit dans un constat plus large au niveau européen, l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail souligne que les femmes sont particulièrement exposées aux risques psychosociaux liés aux exigences émotionnelles, à la charge mentale et à la précarité contractuelle (EU-OSHA, 2022).
Les liens entre travail et santé sont largement documentés, mais la reconnaissance de la pénibilité demeure profondément traversée par des biais de genre. Historiquement, la santé au travail a été pensée à partir des secteurs industriels masculins où les risques sont visibles et mesurables. Pourtant, une grande partie du travail dit féminisé s’exerce dans des secteurs comme le nettoyage, l’aide à domicile, l’horeca ou la petite enfance, où l’usure est moins spectaculaire mais tout aussi dévastatrice. Elle reste invisibilisée, car elle est liée à des emplois dévalorisés combinant gestes répétitifs, horaires fragmentés, exposition aux produits chimiques, pression émotionnelle constante et précarité contractuelle.
Dans cette perspective, la JIF revendique une approche genrée de la santé au travail, ainsi que des aménagements concrets, comme la création d’un congé spécifique pour des troubles ou événements de santé reproductive pouvant avoir un impact significatif sur la capacité de travail (endométriose, règles invalidantes, symptômes liés à la (péri)ménopause, etc.) dans le respect de la confidentialité médicale et avec une protection explicite contre les discriminations liées à son usage. Mais ces mesures ne sauraient suffire sans une transformation plus profonde des conditions qui produisent ces inégalités.
La plateforme défend ainsi une reconnaissance élargie de la pénibilité dans les métiers à forte prédominance féminine ainsi qu’un investissement massif dans les conditions de travail du personnel de santé et de care. Elle revendique également la réduction collective du temps de travail à salaire égal comme levier central de prévention du burn-out et de partage plus équitable du travail non rémunéré.
Au-delà du monde du travail, la JIF affirme que la lutte contre les inégalités de santé passe par la garantie d’un accès universel, gratuit et inconditionnel aux soins. Cela implique de transformer la Couverture universelle des soins de santé (CUSS), qui est toujours au stade de projet pilote, en un droit permanent, sans période de carence ni exclusion liée au statut administratif, de généraliser le tiers payant et la prise en charge intégrale des soins nécessaires, y compris psychologiques. Elle appelle également à la mise en place d’un service national d’interprétariat médical gratuit et garanti, afin que la langue ne constitue jamais un obstacle à l’accès aux soins.
Enfin, la JIF relie explicitement les inégalités de santé aux conditions concrètes de vie. La plateforme revendique le renforcement du système public des pensions, l’augmentation du salaire social minimum et des mesures structurelles garantissant des revenus décents, en particulier pour les femmes en situation de précarité. Car sans sécurité économique, sans logement stable et sans protection sociale solide, l’accès formel aux soins ne suffit pas à garantir une véritable égalité en matière de santé.
Injustices épistémiques et violences comme enjeux de santé publique
De la même manière, une approche féministe impose de reconnaître les violences sexistes et sexuelles comme des déterminants majeurs de santé publique. Selon l’OMS, une femme sur trois dans le monde a subi des violences physiques ou sexuelles au cours de sa vie, avec des conséquences avérées sur la santé mentale, reproductive et cardiovasculaire. Les traumatismes qu’elles engendrent ne se limitent pas à l’événement initial, mais ils augmentent durablement les risques de dépression, d’anxiété, de stress post-traumatique, de troubles du sommeil et de maladies chroniques. Les violences sexuelles, notamment lorsqu’elles surviennent dans l’enfance, constituent ainsi des facteurs de risque majeurs pour la santé à long terme. Cette invisibilisation ne concerne pas uniquement les violences. Les fausses couches, les naissances traumatiques ou les dépressions postnatales demeurent encore insuffisamment reconnues comme des événements majeurs de santé physique et psychique. Le silence social qui les entoure et l’absence de dispositifs systématiques d’accompagnement renforcent l’isolement des personnes concernées et retardent la prise en charge.
Ces atteintes à l’intégrité physique et psychique ne peuvent toutefois être analysées isolément. Elles s’articulent à d’autres rapports de domination comme le racisme, les discriminations anti-LGBTQIA+, les violences institutionnelles et la précarité liée au statut migratoire, qui exposent certaines personnes à une insécurité permanente et à une moindre crédibilité face aux institutions. La précarité économique elle-même renforce cette vulnérabilité, en rendant plus difficile le fait de fuir, de porter plainte ou d’accéder à des soins spécialisés. Cette articulation renvoie au concept d’intersectionnalité développé par Kimberlé Crenshaw (1989), qui montre comment les rapports de genre, de « race » et de classe se combinent pour produire des formes spécifiques d’exposition à la violence et d’invisibilisation institutionnelle.
Dans ce contexte, la santé publique ne peut se contenter d’une prise en charge ponctuelle. La plateforme revendique l’inscription explicite des violences sexuelles dans les stratégies nationales de santé publique et de santé mentale, ainsi que la reconnaissance de leur impact durable sur la santé. Elle appelle à la mise en place d’un véritable parcours de soins structuré pour les victimes, garantissant une prise en charge coordonnée, rapide et adaptée dès la révélation des faits, un accès gratuit, spécialisé et sans plafonds de séances aux soins psychotraumatiques, ainsi qu’une formation systématique des professionnels de santé au repérage des violences.
La JIF demande également la reconnaissance et la réparation des violences gynécologiques et obstétricales, notamment par la création d’une commission indépendante chargée de recueillir et d’examiner les plaintes. Elle défend la protection des personnes exilées, avec ou sans titre de séjour, particulièrement exposées aux violences, et leur accès garanti aux soins sans crainte de sanctions ou de criminalisation.
Enfin, la plateforme féministe affirme la nécessité de rompre avec les normes médicales qui ont historiquement pathologisé certaines identités. Elle défend la dépsychiatrisation et la dépathologisation des personnes trans, inter et non binaires, le respect strict de l’autodétermination corporelle et l’interdiction des interventions médicales non nécessaires sur les enfants intersexués. Car la santé publique ne peut prétendre protéger sans reconnaître que certaines pratiques institutionnelles ont elles-mêmes participé à produire de la souffrance.
Vers une santé de droit
En plaçant ces enjeux au centre de ses revendications, la plateforme JIF réaffirme que la santé n’est ni un luxe, ni un mérite individuel, mais un droit fondamental. Choisir la santé comme thème du 8 mars, ce n’est pas s’éloigner des combats féministes, mais c’est rappeler que le féminisme interroge l’ensemble des rapports de domination, qu’ils soient sexistes, racistes, classistes, anti-LGBTQIA+ ou liés au statut migratoire.
Comme l’a montré ce texte, les inégalités de santé ne relèvent pas de trajectoires individuelles isolées. Elles résultent d’organisations sociales, économiques et institutionnelles qui structurent l’exposition aux risques, la reconnaissance des souffrances, l’accès aux droits et la possibilité de se préserver. Les revendications portées par la JIF visent à agir sur ces mécanismes afin de réduire durablement ces écarts et de garantir une égalité effective en matière de santé.
Faire de la santé un enjeu central du 8 mars, c’est affirmer que la justice sociale implique des conditions de vie dignes, un accès réel aux soins, une protection contre les violences et une reconnaissance des parcours marqués par les inégalités. C’est reconnaître que la santé relève de choix collectifs et de responsabilités publiques. La plateforme JIF appelle ainsi l’ensemble de la population à rejoindre la marche féministe du 8 mars à 14h à la Place de Paris à Luxembourg pour porter cette exigence d’égalité, de dignité et de solidarité.
Bibliographie
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Crenshaw, K. (1989). Demarginalizing the intersection of race and sex. University of Chicago Legal Forum, 139–167.
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Photo: GilPe, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons