Au cours des dernières années, l’ascension de la droite radicale marque de plus en plus l’évolution politique de nombreux pays. Dans les démocraties occidentales, la droite radicale faisait certes partie du spectre politique depuis la Seconde Guerre mondiale sous différentes formes, mais elle est restée pendant des décennies un phénomène plutôt marginal dans la plupart des États. Depuis le début du XXIe siècle, on observe toutefois, presque partout en Europe et au-delà, une nette augmentation de son importance. Les partis de la droite radicale ne se contentent plus d’être de fortes forces d’opposition, mais assument désormais des responsabilités gouvernementales dans un nombre croissant de pays. Parallèlement, les courants et groupes extra-parlementaires gagnent en dynamisme. Les esthétiques, symboliques et positions de la droite radicale sont devenues plus visibles dans le discours public ; en même temps, leur présence dans l’espace public s’accroît.
Ainsi, les questions relatives aux causes de cette ascension ainsi qu’aux stratégies efficaces pour y faire face et la contenir sont centrales. Afin de structurer la diversité des analyses et la multitude des approches explicatives, la recherche distingue entre le côté de la demande et celui de l’offre. Tandis que le côté de la demande s’intéresse principalement aux attitudes, perceptions et motivations des électrices et électeurs, l’attention se porte, du côté de l’offre, sur l’action des actrices et acteurs politiques et sociaux ainsi que sur le cadre institutionnel et discursif dans lequel ils se situent. Cet article met l’accent sur le côté de l’offre et esquisse, à partir d’exemples tirés de la Suisse et de la Belgique, quelques approches explicatives centrales. Au centre de l’analyse se trouvent les discours, stratégies et formes d’organisation de la droite radicale ainsi que les positionnements et décisions stratégiques d’autres actrices et acteurs sociaux, notamment les partis établis, les médias et les syndicats, qui façonnent de manière déterminante les structures d’opportunité politique dans lesquelles agissent les forces de la droite radicale.
Une multitude de concepts
Pour désigner les actrices et acteurs situés au bord droit de l’échiquier politique, il existe de nombreux termes, souvent utilisés de manière interchangeable dans les débats publics et scientifiques – du néofascisme à l’extrémisme de droite et au radicalisme de droite, jusqu’au populisme de droite. Le terme générique de « droite radicale » englobe à la fois des courants populistes de droite (illibéraux, mais formellement démocratiques) et des courants d’extrême droite (antidémocratiques). Bien que ces courants puissent être distingués sur le plan théorique et conceptuel, les transitions entre eux s’avèrent souvent floues dans la pratique politique et marquées par des chevauchements de contenu. De manière générale, le terme de droite radicale renvoie à des idées, représentations, mouvements et partis qui considèrent les inégalités et la non-équivalence comme naturelles et jugent souhaitable une organisation hiérarchique de la société. Ce faisant, ils contredisent un principe normatif central des démocraties libérales, à savoir l’égalité de tous les êtres humains. L’inégalité postulée se réfère à des caractéristiques réelles ou attribuées, qu’elles soient culturelles, ethniques, religieuses, économiques, liées au genre ou autres.
Au cœur des différentes variantes de la droite radicale se trouve une vision du monde excluante et hiérarchique, qui inclut des conceptions discriminatoires et déshumanisantes et vise la supériorité de certains groupes ainsi que la préservation ou la restauration de leur domination. Parmi les éléments idéologiques centraux figurent notamment le nativisme et l’autoritarisme. Le nativisme combine des idées nationalistes avec le racisme et d’autres formes de discrimination fondées sur l’appartenance à un groupe, telles que l’antisémitisme, l’islamophobie ou l’antitziganisme. Il repose sur l’idée que l’État devrait être composé exclusivement de membres d’une nation définie comme « autochtone ». Les personnes, groupes ou idées perçus comme « étrangers » sont considérés comme une menace pour l’homogénéité de la nation et la stabilité de l’État-nation.
La droite radicale poursuit souvent la stratégie consistant à relier systématiquement différents problèmes sociaux et défis sociaux – notamment dans les domaines du marché du travail, de l’éducation, de l’État social ou de l’environnement – à la migration et à l’asile, afin d’en déduire des revendications restrictives en matière de politique migratoire et d’asile. Par cette culturalisation et ethnicisation des questions et conflits sociaux, elle est parvenue ces dernières années à exercer une influence considérable sur les discours politiques et les processus décisionnels. L’autoritarisme, enfin, désigne l’idéal d’une société strictement hiérarchisée, dans laquelle l’autorité, l’ordre et la conformité occupent une place élevée et où les déviations par rapport aux normes sociales doivent être sanctionnées de manière systématique et sévère.
Pour saisir les conditions institutionnelles et politiques du côté de l’offre, mais aussi les transformations et continuités dans l’action des actrices et acteurs, un regard sur l’histoire de la droite radicale est éclairant. Se pose également la question de savoir comment le rôle de différents actrices et acteurs sociaux et groupes d’intérêt a évolué au fil du temps, comme par exemple celui des syndicats. Les causes de la capacité de mobilisation des syndicats décroissante font de plus en plus l’objet d’attention. Car bien que les structures de classe continuent de façonner de manière déterminante les inégalités sociales et les conditions de vie, leur articulation politique s’est fondamentalement transformée. Les groupes économiquement ou socialement défavorisés sont de moins en moins mobilisés politiquement par le biais d’organisations traditionnelles fondées sur la classe. Les partis sociaux-démocrates n’ont cependant pas principalement perdu leurs électrices et électeurs au profit de partis de la droite radicale : les recherches montrent qu’une petite minorité seulement des anciennes électrices et des anciens électeurs sociaux-démocrates se tourne vers ces partis. On observe plutôt un découplage entre la situation sociale et l’attachement partisan, tandis que les partis de la droite radicale s’adressent de manière ciblée à certaines fractions de ces électorats qui constituaient historiquement la base sociale des syndicats et des partis sociaux-démocrates. Ils reprennent des thèmes tels que la migration, la reconnaissance culturelle ou l’appartenance nationale et les présentent comme des champs de conflit centraux. En superposant les tensions et les inégalités sociales à des cadres d’interprétation culturels ou nationaux, ils reconfigurent discursivement les questions liées aux différences et aux conflits de classe et leur donnent une nouvelle charge politique. De cette manière, ils parviennent à mobiliser des segments de l’ancienne comme de la nouvelle classe ouvrière. Dans la recherche, on parle dans ce contexte de « prolétarisation » de l’électorat de la droite radicale.
Étude de cas : la Suisse – avant-garde de la droite radicale en Europe occidentale
La Suisse est considérée comme une avant-garde et un laboratoire précoce du développement de la droite radicale après 1945. Depuis les années 1960, des partis et mouvements politiques ont réussi à s’y établir durablement, dont les discours et les stratégies de mobilisation reposaient essentiellement sur la politisation de la migration ainsi que sur une critique fondamentale des élites politiques, des partis établis et des conditions sociales existantes. Ils ont ainsi montré très tôt comment la migration pouvait être utilisée comme un enjeu politique conflictuel, afin de construire une image émotionnelle du « peuple » associée à l’idée d’une communauté nationale privilégiée, tout en accusant, dans une logique populiste classique, la « classe politique » d’échec et de rupture de confiance en matière de politique migratoire.
Dans leur rhétorique politique, ils se référaient au discours dit de l’« emprise étrangère » (« Überfremdung »), qui marque le traitement de la migration en Suisse depuis le début du XXe siècle et présente, en comparaison européenne, une remarquable continuité. Dans la Suisse de l’après-guerre, le terme de « emprise étrangère » fonctionnait comme un code socioculturel permettant d’exprimer et de mobiliser politiquement des scénarios de menace culturelle, démographique et économique liés à la migration. L’émergence précoce de partis populistes de droite s’explique également par un contexte mémoriel spécifique. Le souvenir du fascisme helvétique de l’entre-deux-guerres est resté largement marginalisé après 1945. Contrairement à de nombreux autres pays d’Europe occidentale, les partis populistes de droite et leurs positions radicalement nationalistes en Suisse ont donc été moins fortement affectés par une délégitimation historique liée au passé fasciste.
Le premier acteur populiste de droite se constitue en 1961 avec l’Action nationale contre l’emprise étrangère du peuple et de la patrie (Nationale Aktion gegen Überfremdung von Volk und Heimat, NA), d’abord sous forme de comité citoyen ; en 1967, James Schwarzenbach fait son entrée au Conseil national. Schwarzenbach compte – aux côtés de Pierre Poujade en France et d’Enoch Powell en Grande-Bretagne – parmi les premières figures de proue du populisme de droite dans l’Europe d’après-guerre. Jusqu’au milieu des années 1970, d’autres petits partis populistes de droite émergent, qui restent toutefois, au cours des deux décennies suivantes, en dessous d’environ 12 % des voix lors des élections nationales. Leur faible force parlementaire est compensée par une utilisation stratégique des instruments de la démocratie directe. Grâce aux initiatives populaires et aux référendums, ils parviennent à placer à plusieurs reprises les thèmes migratoires à l’agenda politique et à exercer une pression publique sur les partis établis. La démocratie directe ouvre ainsi des fenêtres d’opportunité importantes pour ces actrices et acteurs. Les votations fonctionnent comme des événements de mobilisation efficaces : elles augmentent la visibilité publique des partis, élargissent leur base de soutien et confèrent à leurs positions une attention disproportionnée dans les discours politiques et médiatiques.
Un exemple particulièrement marquant est l’initiative dite de Schwarzenbach, soumise au vote en 1970. Elle prévoyait de limiter à 10 % la proportion de personnes sans nationalité suisse dans la population totale et aurait conduit, en cas d’acceptation, à l’expulsion d’environ 300 000 migrantes et migrants. La campagne de votation se transforma en l’un des affrontements politiques les plus intenses de l’après-guerre et attira également une grande attention dans la presse internationale. Avec une participation de 74,7 %, la plus élevée depuis 1947, l’initiative fut rejetée relativement de justesse avec 54 % de voix contre. À cette époque, seuls les hommes disposaient du droit de vote en Suisse, les femmes ne l’ayant obtenu qu’en 1971. Dès avant le scrutin, le gouvernement suisse avait fait des concessions en matière de politique migratoire afin de retirer du terrain politique aux actrices et acteurs populistes de droite. Néanmoins, ceux-ci poursuivirent leur mobilisation hostile à la migration et recoururent de plus en plus à des schémas argumentatifs ethnopluralistes, mettant en avant les différences culturelles et promouvant le principe de préférence nationale. Ils contribuèrent ainsi à ancrer durablement certaines positions et interprétations dans le discours politique sur la migration.
Les analyses de vote concernant l’initiative Schwarzenbach montrent que ses partisans provenaient, de manière disproportionnée, de milieux socialement défavorisés ainsi que de groupes de population plus âgés. Les taux d’approbation les plus élevés se trouvaient dans les quartiers ouvriers des centres industrialisés ainsi que dans les régions rurales de Suisse alémanique. Il est également remarquable qu’environ 55 % des membres de l’Union syndicale suisse (USS) aient voté en faveur de l’initiative. Dès la campagne de votation, des tensions importantes apparaissaient donc au sein du mouvement ouvrier. Ces conflits peuvent être expliqués par l’attitude ambivalente du mouvement syndical suisse à l’égard de ce que l’on appelait alors la « politique des travailleurs étrangers ».
Depuis les années 1950, des responsables syndicaux de premier plan réclamaient à plusieurs reprises des mesures visant à limiter l’immigration de travailleuses migrantes et de travailleurs migrants, majoritairement venus d’Italie. Leur argumentation associait des critiques de la croissance économique et de la politique de haute conjoncture à des craintes discriminatoires liées au marché du travail, telles que le dumping salarial, l’intensification de la concurrence et le manque de discipline au travail. Parallèlement, ces revendications comportaient des éléments de protectionnisme culturel. Les mises en garde contre une prétendue « emprise étrangère » étaient associées à l’idée d’une perte supposée des caractéristiques politiques, culturelles et linguistiques en raison de l’arrivée de travailleuses et travailleurs étrangers.
Dans ce contexte, il revenait aux organisations de personnes migrantes, notamment l’influente Federazione delle Colonie Libere Italiane in Svizzera (FCLIS), ainsi qu’à des factions trotskistes de critiquer l’absence de solidarité internationale (de classe) et d’associer cette critique à des revendications en faveur d’une lutte résolue contre la discrimination. James Schwarzenbach lui-même déclara plus tard avec satisfaction qu’il avait réussi à diviser la classe ouvrière suisse sur la « question de l’ emprise étrangère ». Cela signifiait un déplacement de la ligne de conflit : à la place d’intérêts sociaux et économiques communs apparaissait une démarcation nationale entre travailleuses et travailleurs « autochtones » et étrangers. Dans son discours d’adieu au parlement national en 1978, Schwarzenbach déclara rétrospectivement : « Je ne les ai pas interpellés en tant qu’ouvriers, ni en tant que catégorie professionnelle, mais en tant que Suisses, et c’est là que résidait le secret du succès. »
Étude de cas : la Belgique – dynamique flamande vs résistance wallonne
Alors que la Suisse illustre de manière frappante les mécanismes de l’ascension de la droite radicale, la Belgique offre une image différenciée qui met en lumière des différences régionales et des stratégies politiques variées. La Flandre, partie nord du pays et néerlandophone, abrite l’un des mouvements de droite radicale les plus anciens et les plus puissants d’Europe, tandis que la Wallonie, au sud et francophone, est restée largement « immunisée » face à de telles tendances. Le Vlaams Blok (aujourd’hui Vlaams Belang) s’est fait connaître au niveau international le 24 novembre 1991, lorsqu’il a obtenu plus de 10 % des voix en Flandre. Ce « dimanche noir » marque le début d’une ascension continue qui atteindra environ un quart des voix parlementaires flamandes dans les années 2000. En Wallonie, des mouvements similaires ont certes vu le jour, comme le Front national belge (FNb, 1985–2012) ou le Parti populaire (PP, 2009–2019), mais la région est restée largement imperméable aux partis populistes de droite. Il est frappant de constater que la Wallonie, malgré des taux de chômage élevés – presque deux fois plus élevés qu’en Flandre – et des attitudes comparables vis-à-vis de la migration, s’est révélée peu réceptive à ces forces politiques.
L’explication de ces différences réside principalement du côté de l’offre. En Flandre, le paysage partisan était plus fragmenté et les partis traditionnels ont déplacé les lignes de conflit politique des questions socio-économiques vers des thématiques culturelles. Les sociaux-démocrates flamands se sont éloignés, au début des années 1990, d’une position clairement ancrée à gauche pour se rapprocher du centre droit, ce qui a contribué à dépolitiser les questions économiques et à mettre davantage l’accent sur des thèmes culturels tels que la migration et l’appartenance nationale. Cela a facilité l’ascension du Vlaams Blok : lors de son premier succès électoral, près d’un cinquième de ses électrices et électeurs provenaient du Parti social-démocrate flamand et plus de 14 % des membres syndicaux socialistes soutenaient ce parti. Le Vlaams Blok a ainsi pu devenir en Flandre le principal « parti ouvrier », bien qu’il soit à l’origine un mouvement populiste de droite.
En Wallonie, en revanche, le Parti socialiste (PS) a conservé son orientation traditionnelle de gauche ainsi que ses liens étroits avec les syndicats. Grâce à une combinaison de politiques locales, de réseaux socialistes et de structures clientélistes, le PS a pu stabiliser son électorat de base et maintenir en grande partie les lignes de conflit classiques. Parallèlement, le positionnement sur la question migratoire a joué un rôle déterminant. La Wallonie possède une longue histoire d’immigration : après la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement belge a recruté des travailleurs italiens pour soutenir l’essor industriel, dont la plupart se sont installés en Wallonie. Dès le départ, ils ont été intégrés dans les structures sociales existantes, notamment les syndicats. Il en a résulté un espace limité pour la formation d’organisations politiques propres aux personnes migrantes, les figures potentielles de leadership ayant été intégrées précocement. Cette pratique a favorisé une intégration relativement fluide et a également influencé la gestion des vagues migratoires ultérieures. Contrairement à la Suisse, la classe ouvrière ne s’est pas divisée ; au contraire, les travailleuses et travailleurs issus de l’immigration ont été socialisés par les syndicats et intégrés dans les structures existantes.
En Flandre, en revanche, l’immigration de travail est un phénomène relativement plus récent. Ce n’est que dans les années 1960 que le gouvernement belge a commencé à recruter des « Gastarbeiter » (« travailleurs invités ») marocains et turcs pour compenser la diminution de la main-d’œuvre en provenance d’Europe du Sud. Contrairement aux travailleurs italiens en Wallonie, ils vivaient souvent dans des enclaves culturelles et restaient largement isolés. Tandis que le rejet des migrantes et migrants augmentait en Flandre, les responsables politiques francophones ont adopté une stratégie consistant à accorder le droit de vote aux personnes immigrées afin d’élargir leur base électorale.
Ces expériences historiques et sociales différentes expliquent pourquoi la migration a été politiquement plus chargée en Flandre qu’en Wallonie. Les partis francophones, en particulier le PS, ont joué un rôle central dans l’apaisement du débat migratoire. En mettant l’accent sur les lignes de conflit économiques, ils ont largement réussi à « geler » les tensions sociales existantes et à empêcher l’émergence d’un nouveau clivage fondé sur des dimensions culturelles et migratoires.
L’impact du cordon sanitaire
En Wallonie, une autre raison centrale de l’échec de la droite radicale réside dans la manière cohérente dont les partis et les médias ont traité ces forces. On distingue deux niveaux : le cordon sanitaire politique et le cordon sanitaire médiatique. Alors que les partis excluent en principe toute coopération avec les actrices et acteurs de la droite radicale, la « barrière » médiatique vise à limiter leur présence dans le discours public. Le cordon sanitaire médiatique est un accord informel entre les médias francophones en Belgique consistant à ne pas offrir de plateforme directe à des groupes hostiles à la Constitution et aux droits humains. Cela ne signifie pas qu’ils ne sont pas couverts médiatiquement, mais que leurs déclarations ne sont reprises que lorsqu’elles sont contextualisées journalistiquement et clairement identifiées comme antidémocratiques. Ainsi, les discours de responsables politiques d’extrême droite ne sont pas diffusés en direct, mais résumés et analysés par des journalistes. Cette pratique remonte aux années 1990, lorsque les professionnels des médias ont conclu un accord commun visant à ne pas inviter de représentants de groupes racistes ou antidémocratiques dans des formats en direct comme les talk-shows. Les journalistes se conçoivent ici explicitement comme des « gardiens de la démocratie », assumant un rôle actif dans la protection des valeurs fondamentales.
Dans l’ensemble, le cordon sanitaire médiatique en Wallonie dépasse largement une simple pratique informelle. Il constitue l’expression d’une conception normative du journalisme visant à protéger activement les valeurs démocratiques et à refuser aux positions extrémistes le même accès au débat public. Cet isolement cohérent, tant sur le plan médiatique que politique, contribue de manière décisive à limiter la résonance sociale et politique des actrices et acteurs de la droite radicale.
Dans le débat scientifique, le cordon sanitaire est ainsi compris comme une pratique multidimensionnelle dont l’efficacité dépend de sa mise en œuvre cohérente dans différentes arènes sociales. Une simple exclusion parlementaire ne suffit pas ; elle ne déploie pleinement ses effets que si elle est accompagnée de mesures médiatiques, discursives et sociétales. Cela inclut, outre la mise à distance politique et médiatique, l’engagement de la société civile afin d’empêcher que des positions radicales ne s’imposent sans être contestées dans le débat public. Ce n’est que la combinaison de ces différents niveaux qui permet d’isoler durablement la droite radicale et de limiter efficacement son influence politique.
À l’inverse de la Wallonie, la Suisse montre comment les structures institutionnelles et la culture politique peuvent limiter fortement l’efficacité d’un tel mécanisme d’exclusion. La démocratie directe offre à la droite radicale des possibilités récurrentes de contourner le cordon sanitaire. Il ne s’agit pas tant ici de la question de positions antidémocratiques ou inconstitutionnelles, mais plutôt de la manière de traiter des partis qui mènent des politiques xénophobes, souvent racistes, et des campagnes hostiles à l’égard de certains groupes. Certes, dans les années 1960 à 1980, les partis établis refusaient toute coopération parlementaire avec ces petites formations. Mais les votations populaires fonctionnaient comme des moments d’ouverture discursive et de légitimation politique : dans le cadre de débats intenses et d’une couverture médiatique importante, ces positions accédaient à une large visibilité et entraient dans les processus décisionnels institutionnels, gagnant ainsi en poids politique. Les réactions des autres partis et des autorités consistaient souvent en des concessions programmatiques et des adaptations discursives, ce qui contribuait à légitimer et à renforcer encore les agendas populistes de droite.
Lorsque l’Union démocratique du centre, UDC (Schweizerische Volkspartei, SVP) s’est transformée, dans les années 1990 – de manière comparable à la transformation du FPÖ autrichien sous Jörg Haider à partir de 1986 – en un parti populiste de droite et a connu une ascension sans précédent dans l’histoire politique suisse, la question de la gestion du populisme de droite s’est posée de manière nouvelle. Outre les conditions institutionnelles, la culture politique et le système partisan ont empêché l’instauration d’un cordon sanitaire. L’UDC est représentée sans interruption au gouvernement depuis 1929 et est solidement ancrée dans le système de concordance suisse. Celui-ci façonne durablement la culture politique et limite les marges de manœuvre politiques. Malgré une orientation clairement populiste de droite depuis plus de trois décennies – notamment en matière de migration, d’asile, d’Europe et de sécurité –, les autres partis de coalition n’ont pas cherché à exclure l’UDC du gouvernement. Cette stratégie d’intégration n’a toutefois pas empêché le parti de tripler presque sa part électorale dans les années 1990 et de se maintenir à un niveau élevé depuis lors. D’une part, le parti est intégré à l’exécutif ; d’autre part, il utilise de manière ciblée des instruments de démocratie directe afin d’exercer une pression politique sur les autres partis et de façonner de manière déterminante l’agenda politique.
Cette opposition montre que le succès ou l’échec d’un cordon sanitaire dépend fortement des conditions institutionnelles, de la culture politique et du rôle de la démocratie directe. Alors qu’en Wallonie, un isolement médiatique et politique cohérent affaiblit la droite radicale, le système suisse permet aux partis populistes de droite de disposer de marges de manœuvre stratégiques qui associent leur intégration dans l’ordre politique à une visibilité et une légitimation croissantes.
Enseignements tirés de la Belgique et de la Suisse
La comparaison entre la Belgique et la Suisse montre clairement que le succès ou l’échec de la droite radicale n’est pas inévitable, mais dépend largement de décisions politiques, sociales et institutionnelles. En Suisse, la droite radicale a pu accroître considérablement son influence grâce à la combinaison de la fragmentation politique, de l’utilisation de la démocratie directe et d’un ciblage stratégique des bases électorales traditionnelles. Dans le contexte de la montée de l’UDC, c’est notamment le système de concordance solidement établi et largement incontesté qui a contribué à ce que des stratégies partisanes de mise à l’écart ne soient pas adoptées, et que les débats sur l’efficacité ou l’inefficacité d’un cordon sanitaire soient de fait absents. En Belgique, en revanche, la Wallonie montre clairement comment une stratégie d’exclusion cohérente – un cordon sanitaire multidimensionnel, porté par les partis, les médias, les syndicats et les actrices et acteurs de la société civile – peut limiter efficacement la mobilisation politique de l’extrême droite.
De ces deux cas, plusieurs enseignements majeurs peuvent être tirés : la mise à l’écart produit ses effets les plus importants lorsqu’elle est mise en œuvre de manière proactive et cohérente à plusieurs niveaux – au parlement, dans les médias et au sein de la société. Parallèlement, ces exemples montrent que des conditions structurelles, telles que l’intégration des migrantes et migrants dans les réseaux sociaux existants ou le positionnement des partis traditionnels, sont déterminantes pour prévenir les divisions sociales et réduire le terreau de la mobilisation de la droite radicale. L’ascension de la droite radicale n’est donc pas une « force de la nature », mais le résultat de choix politiques et sociaux. Une gestion efficace nécessite une articulation consciente entre stratégie politique, pratiques sociales et cadres institutionnels.
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