Ces derniers jours, un titre a largement circulé dans les médias européens, y compris au Luxembourg. Selon l’Agence européenne de surveillance des frontières Frontex, le nombre d’entrées dites « irrégulières » dans l’Union européenne aurait atteint son niveau le plus bas depuis 2021. Cette annonce a été présentée comme un signal rassurant, voire comme la preuve d’une efficacité accrue des politiques migratoires européennes. Elle révèle surtout à quel point la question de l’immigration irrégulière demeure chargée d’émotions et de débats profondément polarisés. La réduction des arrivées, le contrôle renforcé des frontières et la lutte contre les passeurs dominent l’espace médiatique et politique, dans un regard presque exclusivement tourné vers l’entrée sur le territoire. Cette focalisation occulte pourtant une autre question essentielle : qu’en est-il des personnes déjà présentes dans les pays européens et, plus spécifiquement, au Luxembourg ?
Ce silence est d’autant plus frappant que l’Union européenne s’apprête à mettre en œuvre le nouveau Pacte sur l’asile et la migration. Présenté par le ministre luxembourgeois des Affaires intérieures Léon Gloden comme « une réforme majeure visant une meilleure gestion des arrivées et un partage plus équitable du fardeau », ce Pacte s’inscrit dans un vocabulaire déshumanisant qui pense la migration en termes de pression et de charge, plutôt qu’en termes de droits et de protection.
Cette approche est vivement contestée par de nombreuses organisations de défense des droits humains, au Luxembourg comme à l’international. Elles alertent sur le durcissement des contrôles, l’accélération des procédures, le risque accru de détention, y compris de familles avec enfants, et l’affaiblissement des garanties juridiques. Dans ce cadre, le débat public continue de reléguer au second plan la réalité des personnes sans titre de séjour qui travaillent déjà, vivent ici et participent au fonctionnement quotidien de nos sociétés. C’est à cette réalité largement invisibilisée que ce texte s’intéresse.
Nommer sans criminaliser
On les appelle souvent travailleurs « sans-papiers », une expression imparfaite mais largement utilisée, y compris par les personnes concernées. Être « sans-papiers » ne signifie pas être dépourvu de documents d’identité. En effet, la grande majorité dispose d’un passeport ou d’une pièce d’identité délivrée par leur pays d’origine. Ce qui leur manque, c’est une autorisation de séjour et, le plus souvent, une autorisation de travail. On entend aussi parler de personnes « illégales », notamment dans certains discours politiques ou médiatiques. Cette expression n’a pourtant aucun fondement juridique. Elle ne renvoie pas à un crime, mais à un manquement administratif lié au non-respect de certaines conditions de séjour. Assimiler cette situation à de la criminalité revient à criminaliser des personnes pour ce qu’elles sont, non pour des actes commis, et entretient une confusion dangereuse entre migration, criminalité et menace.
La Plateforme pour la coopération internationale sur les migrants sans papiers (PICUM) souligne que l’absence de titre de séjour est rarement le résultat d’un choix individuel. Elle découle le plus souvent de mécanismes d’exclusion structurelle liés à des statuts temporaires, des procédures complexes, un accès restreint aux voies légales de séjour et un droit des étrangers instable. L’irrégularité apparaît ainsi comme le produit de processus juridiques et politiques qui transforment certaines trajectoires de vie en situations d’illégalité administrative (Carrera & Colombi, 2025).
La migration humaine constitue un fait historique, non une idéologie politique. Les tentatives de l’entraver à tout prix produisent des dommages humains considérables. Aux frontières de l’Europe, elles se traduisent par des milliers de morts chaque année. La Méditerranée en est le symbole le plus visible. Plus de 33 220 personnes y ont disparu depuis 2014 selon l’Organisation internationale pour les migrations. Mais ces politiques produisent aussi des effets durables à l’intérieur des États, dans les conditions de vie et de travail des personnes maintenues dans l’irrégularité.
Clarifier les statuts
Dans le débat public, plusieurs catégories de personnes sont fréquemment confondues alors qu’elles relèvent de cadres juridiques distincts. Les personnes en situation de séjour irrégulier ne disposent pas, ou plus, d’un titre de séjour valide et ne bénéficient d’aucun cadre légal leur garantissant des droits sociaux formalisés. Les demandeurs et demandeuses de protection internationale relèvent d’un dispositif juridique spécifique. Durant l’examen de leur demande, ils et elles bénéficient de certaines conditions d’accueil, telles que l’hébergement, une couverture sanitaire et un accès limité au marché du travail. En cas de rejet, ces personnes sortent de ce cadre et peuvent se retrouver en situation de séjour irrégulier. Les bénéficiaires de la protection internationale disposent quant à eux d’un statut reconnu, ouvrant des droits de séjour, de travail et d’accès à l’aide sociale. Bien que juridiquement distincts, ces statuts sont souvent amalgamés dans le débat public. Le présent texte se concentre exclusivement sur les personnes sans titre de séjour.
| Catégorie | Statut | Droits | Situation en cas de refus |
| Personnes en situation de séjour irrégulier | Absence de titre de séjour valide | Aucun cadre légal garantissant des aides sociales formalisées | Situation d’irrégularité administrative durable |
| Demandeurs et demandeuses de protection internationale | Statut provisoire pendant l’examen de la demande | Conditions d’accueil : hébergement, couverture sanitaire, accès limité au marché du travail | Sortie du cadre de protection et possible bascule vers le séjour irrégulier |
| Bénéficiaires de la protection internationale | Statut reconnu (protection internationale accordée) | Droits de séjour, de travail et accès à l’aide sociale | Statut stable, distinct du séjour irrégulier |
Une réalité invisible au Luxembourg
Au Luxembourg, comme ailleurs en Europe, les personnes en situation administrative irrégulière vivent, travaillent, consomment, élèvent leurs enfants et participent à la société. Elles restent pourtant largement absentes des statistiques officielles. Cette population est par définition difficile à quantifier. Néanmoins, les estimations disponibles convergent depuis plus de quinze ans vers un ordre de grandeur relativement stable. Dès la fin des années 2000, le projet européen Clandestino estimait le nombre de personnes en séjour irrégulier dans l’Union européenne entre 1,9 et 3,8 millions, soit moins de 1 % de la population totale. Bien que ces travaux soient anciens, ils constituent encore une référence méthodologique majeure. Les données plus récentes confirment cette stabilité. En 2023, Eurostat recensait environ 1,27 million de ressortissants de pays tiers détectés en situation irrégulière dans l’Union européenne. En 2024, ce chiffre a diminué à environ 919 000 personnes, soit une baisse d’environ 27 %. Ces éléments montrent que la migration irrégulière en Europe s’inscrit dans un ordre de grandeur limité, très éloigné des discours alarmistes de submersion ou de crise permanente.
Au Luxembourg, aucune donnée officielle n’existe sur le nombre de personnes en séjour irrégulier. Cette invisibilité ne s’explique pas seulement par des difficultés méthodologiques ou par la peur du contrôle et de l’expulsion. Elle est aussi façonnée par les discours politiques dominants et par les choix publics quant à ce qui mérite d’être mesuré et rendu visible. Le Luxembourg ne s’est doté ni d’une stratégie ni d’objectifs explicites visant à documenter cette population dans une perspective de droits fondamentaux. Aujourd’hui encore, aucune garantie effective n’est offerte aux personnes sans titre de séjour souhaitant dénoncer une exploitation ou une violence. En l’absence de protections claires, sortir de l’ombre représente un risque majeur, contribuant à maintenir ces situations hors du champ du droit et de l’action publique. Cette absence de garanties alimente des réalités parallèles marquées par une forte précarité, où les personnes concernées sont bien plus souvent exposées à des violences qu’autrices de crimes.
Les rares données disponibles au Luxembourg proviennent du travail associatif ou de dispositifs exceptionnels. En 2013, une opération de régularisation a permis à 543 personnes d’obtenir un titre de séjour. Durant la pandémie de Covid-19, l’ASTI a enregistré 450 demandes d’aide alimentaire, dont 160 concernant des enfants. Ces chiffres offrent un éclairage ponctuel, mais sous-estiment très probablement l’ampleur réelle du phénomène.
Le Luxembourg n’est pas une destination privilégiée des migrations irrégulières, notamment en raison de sa situation géographique. Il n’échappe toutefois pas aux contradictions des politiques migratoires européennes, prises entre une économie dépendante de secteurs précarisés et un cadre juridique qui produit de l’irrégularité tout en la sanctionnant. Les sciences sociales parlent d’« irrégularisation » des parcours migratoires. Ce n’est pas la mobilité qui est irrégulière, mais le cadre normatif qui transforme des trajectoires ordinaires en situations d’irrégularité administrative. Le nouveau Pacte européen sur l’asile et la migration s’inscrit pleinement dans cette logique, en réduisant les possibilités de stabilisation juridique et en risquant de produire davantage de personnes sans statut.
Travailler sans droits
Ne pas avoir de titre de séjour, c’est aussi, très souvent, être un travailleur ou une travailleuse sans accès aux droits. Les personnes sans papiers occupent majoritairement les segments les plus précaires du marché du travail comme le nettoyage, le bâtiment, la restauration, la livraison, l’aide à domicile ou l’agriculture. Les recherches comparatives montrent justement que les formes d’emploi les plus instables se concentrent durablement sur des groupes déjà vulnérabilisés, en particulier les personnes migrantes et les femmes (Zwysen, 2025). L’existence de ce réservoir de main-d’œuvre sans droits n’est pas seulement un drame individuel, c’est un levier de dumping social qui fragilise l’ensemble du salariat. En permettant à certains secteurs de s’appuyer sur des travailleurs dont la vulnérabilité juridique empêche toute contestation, on crée une pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail de tous les salariés. La concurrence ne vient pas de l’origine du travailleur, mais de l’absence de droits qui lui est imposée.
Travailler sans statut signifie travailler sans congés payés, sans arrêt maladie, sans allocations familiales et sans accès aux dispositifs de lutte contre la pauvreté. Au Luxembourg, aucune aide sociale publique structurelle ne peut être accordée aux personnes en situation irrégulière. Leur survie repose principalement sur leur travail et, pour certains, sur le soutien associatif via des services de bas seuil. Ces aides, indispensables, n’agissent toutefois qu’à la marge et ne modifient ni le logement, ni le travail, ni l’ensemble des dimensions structurantes qui maintiennent les personnes concernées dans une précarité durable et institutionnellement produite.
Cette précarité se manifeste par des logements surpeuplés ou insalubres, des journées de travail excessives, des salaires très inférieurs aux minima, des accidents non déclarés et un renoncement aux soins. Dans ce contexte, les personnes sans titre de séjour sont réduites à leur seule force de travail, rendue interchangeable et jetable par l’absence de droits. Elles incarnent une forme extrême de précarisation du salariat, à l’intersection du travail non déclaré, de l’emploi non standard et des obstacles à l’accès à la justice. Cette exposition durable à l’insécurité produit également des effets d’anxiété, d’aliénation et de désaffiliation sociale, caractéristiques des trajectoires du précariat (Deeming, 2013).
La manière dont une société traite les travailleurs sans papiers dépend aussi des discours politiques dominants. Au Luxembourg, la migration irrégulière est toujours abordée sous l’angle du contrôle des flux. Ce cadrage efface le statut de travailleurs des personnes concernées, leur contribution économique et les rapports de travail dans lesquels elles sont intégrées. La question du travail disparaît ainsi du débat migratoire, tandis que la question migratoire demeure largement absente des politiques sociales et du droit du travail. Cette dissociation empêche toute réflexion structurelle sur les responsabilités des employeurs et de l’Etat, la protection effective des droits au travail et les mécanismes systémiques de l’exploitation.
Au Luxembourg, cette situation est renforcée par le recours à la sous-traitance, particulièrement présente dans la construction et les services aux entreprises. Ce mécanisme permet une dilution de la responsabilité de l’employeur réel, le donneur d’ordre final bénéficiant de la valeur produite tout en se tenant à distance des conditions d’emploi de celles et ceux qui exécutent le travail. L’invisibilité des personnes sans titre de séjour est ainsi accentuée par un écran contractuel qui complique toute tentative de contrôle ou de revendication. Dans ce contexte, l’action syndicale se heurte à un défi central, celui de rompre cette opacité en imposant des formes de responsabilité solidaire, afin que le droit du travail s’applique à l’ensemble des personnes qui travaillent, indépendamment des montages juridiques utilisés. C’est précisément dans cet angle mort que s’inscrit la question syndicale, appelée à jouer un rôle clé dans la reconnaissance des personnes sans papiers comme des travailleurs à part entière et dans la défense de droits qui ne devraient jamais dépendre d’un statut administratif.
Régulariser pour protéger le travail
La régularisation constitue l’une des réponses les plus rationnelles à la situation des travailleurs sans papiers. Elle consiste à accorder un titre de séjour à des personnes déjà présentes, leur permettant d’accéder légalement au travail, aux droits sociaux et aux protections associées. Contrairement à certaines représentations, il s’agit d’un outil de politique publique régulièrement utilisé en Europe.
Le rapport de PICUM (2025), fondé sur plus de cinquante années de recherches internationales, montre que la régularisation améliore la santé physique et mentale, la stabilité résidentielle et l’accès aux droits. Elle favorise l’emploi formel, l’augmentation des revenus, la contribution aux systèmes de sécurité sociale et la réduction du travail non déclaré, sans produire d’appel d’air massif. La régularisation n’est ni exceptionnelle ni étrangère au contexte luxembourgeois. Des opérations ont eu lieu en 2003 et 2013, et des mécanismes ponctuels existent encore. D’autres pays européens, comme l’Espagne, l’Italie et l’Irlande, y ont récemment recouru de manière structurelle ou sectorielle. Pourtant, au Luxembourg, le gouvernement refuse d’en faire un instrument pérenne, se limitant à des dispositifs peu lisibles, largement négociés au cas par cas avec des associations. Les décisions restent concentrées au niveau de la Direction générale de l’immigration, sans critères clairs ni approche fondée sur les droits humains.
Dans ce contexte, les revendications de régularisation émanent presque exclusivement du monde associatif, alors même que la question touche directement au travail et aux rapports de production. Elle concerne tout autant la reproduction sociale, tant les personnes sans papiers sont surreprésentées dans le nettoyage, l’aide domestique et le care. Cette situation interroge le rôle des syndicats, historiquement fondés sur le principe selon lequel un travailleur est un travailleur, indépendamment de son statut administratif. Des expériences européennes montrent pourtant qu’une action syndicale est possible et efficace. En France, la CGT a soutenu des mobilisations de travailleurs sans papiers, ouvrant la voie à des régularisations collectives fondées sur le travail. Elle a par ailleurs élaboré un manuel d’accueil des travailleuses et travailleurs sans papiers au sein de ses organisations, reconnaissant la spécificité de leurs situations et la nécessité de réponses adaptées. En Belgique, la CSC et la FGTB ont également développé des dispositifs articulant défense des droits au travail, lutte contre l’exploitation et revendications de régularisation.
L’enjeu central n’est donc pas la capacité des personnes sans-papiers à s’organiser, mais les conditions d’accès aux espaces de représentation et de défense des droits. Maintenir ces travailleurs et travailleuses en dehors du champ syndical revient à pérenniser l’existence de zones de non-droit au sein du marché du travail, au détriment de l’ensemble du salariat. Faire de la régularisation une revendication syndicale centrale n’est dès lors pas seulement un acte de solidarité, mais une condition essentielle pour défendre le droit du travail et les normes collectives face à la précarisation croissante.
Bibliographie
ASTI. (2022). Les sans-papiers au Luxembourg, au-delà des préjugés et des fantasmes. Association de soutien aux travailleurs immigrés.
Carrera, S., & Colombi, D. (2025). Irregularising human mobility: EU migration policies and the European Commission’s role. SpringerBriefs in Law. Springer Nature Switzerland.
CLANDESTINO Project. (2009). Comparative policy brief: Size of irregular migration. Commission européenne.
Confédération générale du travail (CGT). (2020). Accueil des travailleuses et travailleurs sans papiers dans les organisations de la CGT. CGT.
Deeming, C. (2013). The Precariat: The new dangerous class. London : Bloomsbury Academic.
Eurostat. (2025). Third-country nationals found to be illegally present in the EU: 2023–2024 data. Publications Office of the European Union.
Organisation internationale pour les migrations. (2025). Missing migrants project: Mediterranean deaths since 2016. OIM.
PICUM. (2025). Les conséquences des mesures de régularisation sur les personnes, les institutions et la société. Platform for International Cooperation on Undocumented Migrants.
Staunton, B. (2019). A worker is a worker: The trade unions organising migrants. HesaMag, 20(Autumn–Winter), 12–15. ETUI.
Slootjes, J., & Sohst, R. (2024). Towards the more effective use of irregular migration data in policymaking (Policy brief). Migration Policy Institute Europe & MIrreM Project.
Zwysen, W. (2025). Non-standard and precarious work across Europe : an overview and mapping of national actions, Report 2025.03, ETUI.